De "Je suis moi" à "Un coup de rouge, un coup de blues"
Après la sortie anecdotique de deux 45 tours (les derniers à sortir sous la marque Atlantic) fin 1976 (« Si on s’en allait », une ballade acoustique, et « Boogaloo », un instrumental) et courant 1977 (« J’ai perdu l’Amérique » et « On aura tout inventé »), le chapitre « WEA » se termine pour Pierre avec un nouveau défi à relever chez RCA. Le 3ème album de Pierre s’intitule « Je suis moi » avec une pochette qui donne le ton : RAPSAT est écrit en très grandes majuscules, comme pour mieux encore affirmer son identité, surplombant une photo avec, à gauche, Pierre qui allume une clope (il avait déjà la cigarette en main sur le verso de « Musicolor ») et un projecteur de cinéma à droite. Si Eric Van Hulse en assure toujours la direction artistique, Pierre s’entoure de nouveaux musiciens : Christian Boissard à la basse et aux percussions, Christian Willems à la batterie ainsi qu’aux percussions, André Delvigne à la guitare « lead » et à la guitare « Bottleneck » (pour info, son appellation vient du petit tube, le plus souvent en métal, que le guitariste place sur un doigt afin de produire un son plus métallique, spécifique au blues), Alain Wintquin au synthétiseur et au « String ensemble » (un autre type de clavier pouvant moduler le son de différentes façons) et Jean-François Maljean au piano acoustique et au « String ensemble ». Pierre tient toujours à apporter sa contribution instrumentale en jouant de la guitare électrique et de la guitare 12 cordes (guitare où chaque corde d’une guitare standard est doublée. Un couple de cordes est appelé « chœur », les quatre chœurs de cordes graves sont accordés à l’octave et les deux chœurs de cordes aigues sont accordés à l’unisson). Si l’on fera l’impasse sur la chanson d’ouverture « L’oiseau de malheur » (très bonne sur le plan musical avec une excellente rythmique, des guitares et un piano très présents; par contre, au niveau du texte, on peut se montrer moins satisfait), la seconde plage la fait oublier facilement, « Les artistes d’eau douce » comporte une superbe partition musicale et le texte l’est tout autant : ça commence fort avec « Vivent les artistes qui n’ont pas de nom… ». La suite est fabuleuse et il est vraiment frustrant de n’en retenir que la fin : « Il faut, Messieurs-Dames, se casser les reins sur un brise-lames d’efforts quotidiens, faire un même geste des années durant, pour que d’une veste sorte un lapin blanc… La tarte à la crème contient du génie : c’est tout un poème quand les enfants rient ! Vivent les artistes qui, sans prétention, font trois tours de piste, et puis… qui s’en vont… ». C’est certainement l’une des plus belles chansons du répertoire de Rapsat. Les mots sonnent justes et la mélodie est parfaite de bout en bout. Respect. « Les chauves-souris du métro » nous font vraiment rappeler la première plage de « New York » avec, toutefois, beaucoup plus de torpeur et de sinistrose, le métro n’est finalement qu’un interminable tunnel entrecoupé de quais mal famés qui font « froid dans le dos »…
Rapsat enfonce encore plus loin le clou avec « L’enfant du 92ème » initialement destinée à Jeanne-Marie Sens mais qu’il se réapproprie majestueusement. Le texte est criant de vérité et de sensibilité, on peut facilement s’imaginer ce que ressent cet enfant qui « nage dans l’océan de sa baignoire, l’émail est du sable blanc… Il part au Sahara quand un soleil rare sur le balcon se répand… » Voilà à quoi se résume l’univers que cet enfant du 92ème réinvente incessamment… Ce morceau accompagnera Pierre durant toute sa carrière et constituera l’un des moments les plus privilégiés qu’il se fera un devoir de partager sur scène avec ses admirateurs. «Les machines » nous interpellent et nous font prendre conscience que sans elles, l’homme est non seulement perdu mais il perd également son identité voire, plus grave, son humanité. D’un point de vue instrumental, c’est un grand morceau : les guitares et string ensembles se font bien entendre dans un univers musical apocalyptique. Les textes ne manquent pas de surprendre et certains passages sont plutôt hard : « Y’a la machine à te laver le slip ou bien le cerveau… Et la machine a son bec et ses dents, son pied, ses boyaux… Sous la rouille, elle tire une drôle de bobine… Il faut l’entretenir comme une ballerine… Lui mettre un piston… La lubrifier… Qu’elle vibre en douceur !... ». Tout un programme ! Dans cet album, deux hommages sont rendus : l’un à « Gauguin » ou l’exil d’un peintre qu’on a beaucoup de peine à se souvenir (« Que rêvais-tu pauvre Gauguin, là-bas, dans l’île de lumière ? Comme un génie qui crie en vain dans une lampe d’Aladin… Qui se souvient ?... Du vagabond plein de colère et de vin qui se mourrait sous le soleil tahitien, abandonné par tous les siens… »), l’autre aux quatre gars de Liverpool avec « Nous, les Beatles » où les paroles font ressurgir quelques grands standard de ces génies (« Yesterday… Souviens-toi… Quand c’était le temps des Beatles : Liverpool… Penny Lane… Abbey Road… » et puis, plus loin, « Lucy dans le ciel des diamants » est évoqué tout comme « Let it be », « All you need is love »).
Enfin, l’autre grande chanson après « L’enfant du 92ème », c’est bien évidemment « Je suis moi » qui donne le titre à l’album et qui le clôture magistralement. Rapsat revendique sa personnalité, sa chair toute entière : « J’ai mes cheveux, mon cerveau… Mes qualités, mes défauts… Mais je suis seul dans ma peau… On est tout seul dans sa peau !... ». Il assume ses choix : « Lancé dans la bagarre, au lieu d’un emploi qui m’parlait pas, j’ai choisi la guitare et ses aléas… ». Ce qui l’intéresse au plus haut point et ce qui le préoccupe, c’est de rester lui-même avant tout : « Je me fous d’être un mythe… Je me fous d’être un roi… Mes amours, mes limites, sont à moi !... Mes pensées, mon langage, qu’on m’en laisse le choix… Je suis mon personnage !... Je suis moi !... ». Van Hulse s’est surpassé dans l’écriture de ce morceau et Pierre en a fait un emballage musical de toute beauté. C’est incontestablement l’un des morceaux les plus « forts » qui figure dans sa discographie. Bien qu’ayant de nombreuses qualités, l’album ne décolle pas dans les ventes car presqu’au même moment, Barclay sort, avec une campagne publicitaire « monstre », le nouvel album de Brel qui envahit les vitrines des disquaires… et Pierre se résout à ne pas pouvoir encore percer en France. Qu’à cela ne tienne, il est déjà heureux de sa popularité en Belgique et en septembre 1978, un 4èmealbum voit le jour sous le titre « Gémeaux ».
Pierre s’entoure de la même équipe : le bassiste Christian Boissard, le guitariste André Delvigne, Alain Wintquin aux claviers et Christian Willems à la batterie. Il confie une fois de plus la direction artistique de ce nouvel opus au fidèle Eric Van Hulse qui signera tous les textes excepté pour « Country Boy » dont les paroles sont de Léonil Mac Kormick. Le contingent musiciens s’enrichit de la présence de Serge Perathoner (piano Fender, piano acoustique et synthétiseurs) et de l’excellent violoniste David Rose habitués à évoluer aux côtés d’Yves Simon. Alors que la plage initiale « Gémeaux » s’impose comme un single évident et inévitable (fabuleuse intro et plusieurs passages musicaux astucieusement répartis dans la mélodie, ayant carrément une orientation symphonique, ornée d’un texte émaillé d’originales trouvailles syntaxiques : « Le monde est un chapiteau où j’install’ mes tréteaux, mon flippeur de sal’ rêveur qui rit, qui pleure dans son vertigo… C’est pas facile de s’appuyer mon style un peu Hyde, un peu Jeckyll… », « Souvent j’me trompe, je m’offre un coup de pompe, je marche à côté de mes pompes… »), c’est plutôt « Country Boy » qui est choisi et exploité par sa maison de disques pour sortir en 45 tours… On ne comprend vraiment pas cette décision quand on constate, d’un point de vue musical, une très nette différence d’envergure entre les deux chansons…
On se consolera avec « Soleil », une petite merveille de 5’04 avec de très beaux passages instrumentaux dominés par un remarquable piano et une guitare électrique scintillante. « Qui » débute également par une superbe intro et tout le morceau est rythmé par un beat rondement mené, essentiellement composé de percussions et de synthétiseurs ravageurs. Côté texte, Pierre se faufile dans la peau d’un valeureux combattant qui saute dans l’horreur de la guerre et qui en oublie sa propre identité. Après « Soleil », « Tout ça » est la seconde grande fresque musicale de cet album. La guitare 12 cordes et le violon impriment au morceau un étrange climat sur l’issue inéluctable de la vie, de l’enfance à la vieillesse…
Des autres titres, on retiendra le caractère « progressif » du champ musical dans « Les mots » avec de formidables sons vocaux (excellent travail des chœurs), l’amour de Pierre pour les films mythiques dans « Cinémathèque » dont les paroles sont empreintes de titres inoubliables formant une surprenante continuité grammaticale, la fascinante composition musicale d’ « Avanti la musica » à mi-chemin entre le rock et le disco, sans négliger le 34ème petit tour de sillon pour la dernière plage, en guise de générique de fin agrémenté de quelques sifflements guillerets… On a tout passé en revue ?... Non, n’occultons surtout pas « Poupée mécanique », la seconde plage, qui raconte la triste destinée d’une « fille de joie » avec des mots qui claquent comme une paire de gifles : « La poupée mécanique dans sa boîte à musique… Comme un rêve érotique, elle attend le déclic : le mec bourré de fric… Le baron dans son frac… Les aveux romantocs : Hello… Hello… Hello… Hello… I love you… » et puis, plus loin, « La poupée mécanique a des amours en stuc… Il suffirait d’un choc pour que tout se détraque… Dans ce monde en plastique, le lit n’est qu’un paddock, le bonheur est un mac… Hello… Hello… Hello… Hello… I love you… ». Grandiose. C’est avec ce titre que Pierre fera la promotion de son album le 4 août 1979 au cours de l’émission « Numéro 1 » de Maritie et Gilbert Carpentier consacrée à Louis Chédid et Daniel Balavoine. Belle et méritée promotion qui permettra à Pierre, malgré un affligeant play-back, de se mettre joliment en évidence dans une émission à succès, qui plus est, sur une chaîne française ! Finalement, « Gémeaux » se révèle être un album majeur dans la discographie de Pierre d’autant plus que la plage titulaire sera fréquemment sollicitée par les radios belges et… françaises avec, à la clé, le prix « Fnac ». Si c’est loin d’être la consécration, Pierre s’affirme dans l’hexagone et ses apparitions aux côtés d’Alain Souchon et Laurent Voulzy, les fers de lance de la nouvelle chanson française, sont loin de passer inaperçues…
Après une tournée qui s’attachera à défendre les titres principaux de cet album mais qui, malheureusement, ne se limitera qu’à quelques dates en Belgique, Pierre réfléchit déjà au concept de son futur disque qui sortira exactement un an après le précédent. En effet, « 1980 » est publié en septembre 1979. Cette fois-ci, Pierre est bien décidé à conquérir Paris et il veut déjà le montrer avec un des fameux couloirs du Centre Georges Pompidou qui est en toile de fond sur la photo recto de l’album. Pierre a choisi un décor futuriste et pour marquer encore plus le contraste d’avec la couleur blanche des caisses de contrebasse, il apparaît bien sûr de lui, les mains dans les poches d’un veston rouge vif de la même couleur que les lettres de son nom qui se juxtaposent sur l’un des montants soutenant le plexiglas de la galerie. « 1980 » est la plage qui ouvre l’album, c’est un morceau que l’on peut qualifier de « fort », à l’instar de « Gémeaux » sur l’opus précédent. Malgré que cette nouvelle décennie s’accompagnera d’inévitables changements, le texte se veut rassurant, les valeurs fondamentales ne seront pas modifiées pour autant : on vivra comme avant mais avec une vision encore plus moderne du monde qui s’offre à nous. Des paroles d’Elisabeth Anaïs se dégagent un doux parfum d’énergie et de dynamisme : on est prêt pour le grand départ afin de passer sans encombre au travers du zéro de 1980, bien calé dans nos « starting-blocks ». Le piano et le synthétiseur sont les instruments les plus représentatifs mais les reprises à la batterie ne sont pas à dédaigner, au contraire, elles sont très précises et excellemment assurées. La fin est admirable aussi, comme si l’on se sentait transporté dans une autre galaxie, à la vitesse de l’éclair, avec cette formidable envolée « symphonique » !
Rayon « pépite », on épinglera l’excellent « Vie en scope » : on explore les grands espaces, c’est très aérien, on fait le point sur la vie, on fait un flash-back sur ce qu’on a entrepris et on se dit que l’on pourrait resonger à ce que l’on aurait pu réellement faire de sa vie… Avoir le contrôle du temps et surtout ne pas s’emprisonner dans des attitudes stéréotypées… Voilà le message qui s’en dégage. En plus, la musique et les chœurs sont superbes, la voix de Pierre semble caresser les notes de musiques… Après « 1980 », c’est la seconde grande chanson de cet album. « Quarante degrés », c’est l’alcool qui se glisse sous la peau et qui nous fait perdre la raison. On divague, on voit les choses et les gens d’une autre façon, les réflexes sont émoussés… La chanson est très agréablement rythmée, à tendance reggae et les mots sont judicieusement choisis pour bien se calquer sur la ligne mélodique. « Paul cow-boy » est joliment mis en musique, c’est une ballade qui met en exergue la virilité du cow-boy comme on les trouve dans les westerns… Mais c’est aussi l’apanage de la cigarette que Pierre chercherait aussi désespérément lorsqu’il sort de scène ? On peut penser que Pierre s’identifie à ce mystérieux Paul, et que, dans son for intérieur, il voudrait bien être à la place de John Wayne avec le Grand Canyon comme paysage… « Délire animé » fait référence à plusieurs personnages de bande dessinée : Lucky Luke, Achille Talon, les Pieds Nickelés,… Pour la mélodie, Pierre a replongé dans son passé musical car elle est conçue sur les bases d’un morceau intitulé « Far away » que Tenderfoot Kids, le groupe pour lequel il avait travaillé lors de ses débuts de compositeur, avait enregistré en 1969. Musicalement, « Casseurs de raison » est très réussi. Une intro « tambourinée » de percussions qui claquent comme des battants de fenêtres au grand vent et d’habiles synthés qui se mêlent aux guitares : une recette qui a très bon goût pour ce morceau qui relate les faits et gestes de ces troubleurs d’ordre prêts à tout pour se faire entendre… « S.O.S. (Tu prends ton téléphone) », sur fond de reggae, met en valeur cet objet incontournable et indissociable de l’humain qu’est devenu le téléphone : « Tu composes, ça décroche, t’es sauvé… », le synopsis de cette chanson est résumé en ces quelques mots. Le téléphone, c’est indispensable, on ne sait plus s’en passer quelle que soit la situation… Gros travail de chœur également, haut perché et d’une grande justesse. Dans « À projeter », c’est l’univers du cinéma qui surgit à nouveau. Sur une musique de manège à chevaux de bois, Pierre nous envoie quelques images de films qui l’ont certainement marqué : « Le Pont de la Rivière Kwaï », « L’exorciste »… Il prend la place du réalisateur : « Je tourne… », il est derrière la caméra mais n’y a-t-il pas aussi les images de sa propre vie ? En fait, il tourne sur un manège qui n’arrête pas de tourner et on doute que son film à lui ait une fin… Avant une « Épilogue » très brève qui fait songer à un joyeux signal de satellite ou d’engin spatial mais qui constitue une terminaison logique au concept de cet album, « Transplanet Express », au son très Supertramp, nous emmène dans un voyage interplanétaire pour fuir la Terre appelée à devenir un vestige, faire un pique-nique dans les champs de Jupiter ou fêter la Noël sur Vénus… Résolument destiné au marché français, l’album est mis en boîte au célèbre studio Davout à Paris sous la supervision de Claude Ermelin. Très finement réalisé par l’excellent Jean-Michel Clerc (qui a participé, depuis, en 2006, au talentueux projet « Musique Klezmer – Odessa » chez Air Mail Music avec la complicité de Pierre Levi, Ronald Grun et José Navas), l’album est soutenu musicalement par la même équipe que pour le précédent, exceptés André Delvigne et David Rose mais avec, cette fois-ci, l’arrivée de Christian Wagemans à la basse. De plus, le groupe de musiciens se voit affublé d’un nom : « Transfert » pour mieux encore affirmer leur identification. Désormais, Pierre se produira en concert sous l’appellation « Pierre Rapsat et Transfert ». Comme pour « Gémeaux », tout ce joli monde est soigneusement « coaché » par Serge Perathoner, le fidèle collaborateur d’Yves Simon, encore très significatif au piano et synthétiseur, sans qui l’album ne serait pas aussi musicalement réussi. Pour le choix des deux morceaux devant constituer le 45 tours, les responsables du marketing chez RCA choisissent logiquement « 1980 » et ne reproduisent plus l’erreur flagrante commise lors de la sortie de « Gémeaux » : c’est bien le titre le plus emblématique qui l’emporte avec « S.O.S. » en face B (on aurait quand même préféré « La vie en scope »). Soit. « 1980 » est fréquemment diffusé par la majorité des radios libres, l’accueil est très prometteur en Belgique et fait naître en Pierre une reconnaissance tant attendue de l’autre côté de la frontière… L’espoir se mue en réalité puisque du 9 au 12 octobre 1979, Pierre a l’opportunité de se produire à Bordeaux dont le public local est immédiatement conquis par sa musique et son énergie. Il revient au pays avec un moral gonflé à bloc et enchaîne les prestations à Charleroi, Verviers, Namur pour finir à Ottignies. Entre-temps, il avait fait la 1ère partie d’Alain Souchon au Cirque Royal, lequel avait constaté que Pierre suscitait un engouement extraordinaire dans la capitale belge…
Fort de cette fin d’année très positive, Pierre planche déjà sur un nouvel album. Exit Elisabeth Anaïs, Eric Van Hulse désormais voué aux oubliettes, Pierre est aux commandes pour les paroles et musiques. Accompagné de la même équipe musicale que pour « 1980 », « Transfert » salue le retour de Jean-François Maljean au piano et aux synthétiseurs. Disons-le tout de suite, « Donner tout son cœur » n’est pas d’une grande réussite artistique. Heureusement, 3 voire 4 titres sur les 9 valent la peine de s’y attarder et sauvent l’album du naufrage. En tête des suffrages, « ‘Tention les yeux » tient le haut du pavé. La musique comme le texte incite à la méfiance de ce que l’on peut trouver dans le regard de chacun : « Les yeux, toujours regarder droit dans les yeux, pour savoir ce qu’il y a dans les yeux : attention, attention aux lunettes noires ». En seconde position, on épinglera l’excellent « Brouillard » qui fait certainement office de titre « le plus fort » de l’album. Très rock, le morceau est taillé pour la scène, pour sautiller les bras au ciel… Côté texte, c’est très noir : un noctambule solitaire qui va de bar en bar, qui traîne sur les boulevards à la recherche de sa propre identité. Et la fin accentue encore plus la déprime : « Et quand l’électricité illumine toute la cité, t’es toujours tout seul à t’bourrer la gueule pour oublier ton cercueil »… Gloups ! Ne nous laissons pas aller ! « Bizarre hostile à bizarostyl » mérite également notre attention : solidement rythmée, la mélodie enveloppe une drôle d’histoire : celle d’un gars justement sans histoire qui arrive dans une ville ou plutôt un bidonville où « y’a que les rats qui n’ont pas quitté la ville »… Et ça baigne vraiment dans une atmosphère lourde : devant le paysage qui se dresse devant lui, notre compagnon d’infortune a la chair de poule : « Comme si j’arrivais au pays de Walt Disney et que Donald et Mickey devenaient dingos, qu’animaux, châteaux feraient qu’un vieux zoo où on joue du couteau »… Effectivement, ça fait froid dans le dos que de s’imaginer impliqué dans ce cauchemar où ces sympathiques personnages de dessin animé se transforment soudainement, sans aucune raison, en machines à tuer ?! Enfin, le dernier titre à pouvoir tenir la route est « Time is not money ». Sur fond de piano très mélancolique, au début et à la fin, le texte, très bon au demeurant, certainement le mieux inspiré de l’album, narre l’ultime revendication que tout humain puisse faire avant d’en finir, celle de pouvoir encore être heureux, « d’avoir quelqu’un qui donne la main, qui t’fait du bien ». Il ne veut pas croire que la vie n’est finalement qu’un petit livret avec quelques zéros, que c’est plus qu’du business… Non, la réussite d’une vie est d’avoir le temps de pouvoir faire un enfant et l’regarder de temps en temps devenir grand… Business, quand tu nous tiens ! L’argent nous domine depuis des lustres et on en oublie l’essentiel… À méditer profondément. On s’attardera brièvement sur les autres chansons. « Donner tout son cœur », qui donne le titre à l’album, est un bien piètre morceau d’ouverture. Certes, l’intention est louable mais si la partie musicale est digérable, Pierre nous a déjà habitués à beaucoup mieux traduire ses sentiments… C’est vrai aussi qu’il est orphelin d’un auteur et que, courageusement, il s’est chargé de cette délicate mission que de coucher des mots sur une feuille de papier en essayant qu’ils « s’accordent » de la meilleure façon qui soit. Sur un rythme de style Madness, Pierre narre plutôt maladroitement les péripéties d’une équipe en tournée. Passons. « Où vas-tu tous les soirs » assure une certaine continuité… dans la morosité car le morceau n’est pas plus inspiré : dialogue entre frère et sœur qui errent dans l’inconnu sans savoir que faire ni où ils vont... : « Allez, dis-moi mon frère, si t’es bien sur la terre ? », « Et toi la petite sœur, c’est quoi ton grand malheur ». Si les mots sont bien reliés à la ligne mélodique, il faut les lire et les relire, presque les assembler pour voir à quoi ressemble cet étrange puzzle… Après « ‘Tention les yeux » qui nous réconfortent sur la créativité de l’ami Pierre, on peut être à nouveau surpris à l’écoute de « Pas d’électricité (mais on a des idées) ». On ne classera certainement pas cette chanson parmi les meilleures de Rapsat mais faut faire avec. Apparemment, ici, c’est lui qui est à court d’idées. Panne électrique. Panne totale, tout se déglingue : « Faites l’amour, faites l’amour y’a rien d’autre à faire youpiiiiiiiie »… L’amour dans le noir ? Mais l’auteur aussi est dans le noir ou broie du noir… Allez savoir ! Pierre nous confie son désarroi dans « Musique sans paroles », il a même « perdu son Rock’n’roll » ! Faute avouée à demi pardonnée… « Tous les mots s’décollent, nicotine, alcool, la musique devient folle »… On devine Pierre la clope au bec, un verre à la main en train de chercher ses mots… Mauvaise passe. Heureusement, la face B ravive la flamme avec « Bizarre hostile », « Brouillard » et « Time is not money » évoqués plus haut. Enfin, Pierre, « T’as pas été sympa » de faire un album comme ça… « J’suis tout cahin-caha, que c’est qu’ce blabla, j’suis tout raplapla, arrête ton cinéma »… Justement, arrêtons le blabla sur cet album pour lequel on ne va pas faire tout un plat… Quoique ! Bon ou mauvais, il faut toujours assumer et même si l’album ne décolle pas et qu’une fois de plus, sa major s’est fourvoyé en sortant le titre « Donner tout son cœur » en 45 tours plutôt que d’orienter son choix sur « ‘Tention les yeux », Pierre refuse de capituler… Surtout que plusieurs dates en France se profilent à l’horizon : du 12 janvier au 14 février 1981 dans différentes petites salles à Paris; ensuite à Thionville, Bordeaux et Angoulême; enfin, le 5 avril dans le cadre du 5ème Printemps de Bourges. Malheureusement, ces concerts en France n’auront pas l’impact et l’écho souhaités et, une nouvelle fois, Pierre rentre bredouille dans sa Belgique natale. Nullement déstabilisé par le fait que sa popularité ne puisse s’accroître chez nos voisins français, Pierre se remet courageusement au travail en se disant qu’il finira un jour à l’avoir, cette consécration !
À suivre…
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