Plácido Domingo est un artiste unique dans le monde de l’Opéra. En tant qu’interprète,
son compteur affiche actuellement 130 rôles (un record qu’aucun autre artiste lyrique n’a égalé !). Il cumule les fonctions de Directeur Général à l’Opéra de
Washington et à l’Opéra de Los Angeles (ses mandats ont été reconduits pour la saison 2010-2011). L’heure de la retraite n’a pas encore sonné : il joue actuellement
Cyrano de Bergerac à l’Opéra de San Francisco et son agenda est déjà bien fourni jusqu’en juillet 2011.
Né à Madrid le 21 janvier 1941, le jeune José Plácido Domingo Embil (c’est
son nom complet) est bercé par la Zarzuela (opérette, opéra-comique composé de chants populaires, de danses et de dialogues qui en font un genre musical typiquement espagnol apparu au
milieu du XVIIIème siècle) que pratiquent ses parents. La famille émigre rapidement au Mexique et Plácido souhaite également s’adonner à la musique. Il choisit d’étudier
le piano d’abord chez lui mais il s’aperçoit bien vite de la nécessité de s’inscrire aux cours du Conservatoire National de Musique de Mexico. Plácido est doué, il se
passionne aussi avec assiduité à la conduite d’orchestre et ses résultats sont excellents. C’est à l’âge de 16 ans qu’il fait son apprentissage de la scène en accompagnant sa mère,
Pepita Embil, surnommée la Reine de la Zarzuela, lors d’un spectacle à Mérida, dans l’État du Yucatán. Puis, il se produit dans des représentations de
Zarzuela où il se cantonne dans des rôles de baryton et il figurera dans la distribution de My Fair Lady où il ne fera cependant qu’une apparition
furtive. Toutefois, l’expérience la plus probante sera son double rôle interprété dans La Veuve Joyeuse de Franz Lehár où il incarnera tantôt le
personnage de Danilo (ténor ou baryton lyrique), tantôt celui de Camille (ténor). Déjà, Plácido fait preuve d’une étonnante dextérité
vocale et se rend compte qu’il peut aisément gravir les échelons de la tessiture. Sa voix, alliant solidité et souplesse, est une pure merveille. Conscient de cette richesse,
Plácido entreprend les démarches pour passer une audition à l’Opéra National du Mexique dans le registre baryton. Les « examinateurs » sont
impressionnés par la puissance et la couleur de sa voix. Devant une telle assurance, ils lui signalent qu’il a une réelle voix de ténor. En 1959, Plácido décroche un
petit rôle dans Rigoletto de Verdi en incarnant le personnage de Borsa ainsi que dans Le Dialogue des
Carlémites de Francis Poulenc. Ses débuts à l’Opéra sont plus que prometteurs et il ne tarde pas à attirer les regards des recruteurs en quête de jeunes talents. Il
perce deux ans plus tard, en 1961, en interprétant le rôle d’Alfredo dans La Traviata de Verdi à Monterrey, dans l’État de Nuevo León
au Nord-Est du Mexique. Au cours de la même année, il se rend aux États-Unis afin de camper, au Metropolitan Opera de New-York, le rôle
d’Arturo dans Lucia di Lammermoor de Donizetti aux côtés de la prestigieuse soprano Joan Sutherland récemment
disparue ce dernier 10 octobre à l’âge de 84 ans. En 1962, il découvre le Texas avec le même Opéra en jouant, cette fois-ci, au Fort Worth Opera, le rôle d’Edgardo en
donnant la réplique à la soprano française Lily Pons (1898-1976).
Toujours en 1962, il épouse la soprano Marta Ornelas, reconnue alors comme
la meilleure interprète du répertoire mozartien, qu’il rencontra alors qu’ils fréquentaient ensemble le Conservatoire. Les deux tourtereaux ont à peine convolé qu’ils sont
engagés pour trois saisons, à Tel Aviv par l’Opéra National d’Israël, au cours desquelles Plácido jouent 12 rôles différents dans pas moins de 280
représentations ! Édifiant ! Après leur exode israélien, le couple rentre en 1965 aux États-Unis et Marta donne naissance à Plácido Jr qui
aura un petit frère, Alvaro, trois ans plus tard. Elle abandonnera sa carrière de chanteuse afin de veiller à leur éducation. Au retour d’Israël,
Domingo est envisagé dans le rôle de Don José dans Carmen de Bizet mais le projet est quelque peu reporté car il est
appelé à « dépanner » dans Madame Butterfly de Puccini.
Ce dépannage est si apprécié qu’il effectue ses grands débuts dans cette représentation au New
York City Opera dans le rôle de B.F. Pinkerton, Lieutenant dans la Marine des États-Unis. Les sollicitations s’accumulent et le 22 février 1966, il s’empare du rôle
principal dans la première américaine de Don Rodrigo, encore au New York City Opera, une œuvre d’Alberto Ginastera qui sera donc à
l’origine de sa renommée internationale. En 1967, sa popularité se répand en Allemagne (Tosca de Verdi à Hambourg, Un Bal
Masqué de Verdi à Berlin) et en Autriche (Don Carlos de Verdi à Vienne). Le 28 septembre
1968, pour la toute première fois, il monte sur la scène du Metropolitan Opera à New York en remplacement de Franco Corelli dans
Adriana Lecouvreur de Francisco Cilea avec, comme partenaire, Renata Tebaldi (1922-2004). Ses performances
sont saluées par la critique, tous le reconnaissent comme le plus grand ténor de son époque et les contrats affluent dans sa boîte aux lettres… itinérante :
Turandot de Puccini aux Arènes de Vérone, La Bohème de Puccini au San Francisco Opera et
Ernani de Verdi à la Scala de Milan (1969); La Gioconda de Ponchielli à Madrid et
La Missa Solemnis de Beethoven au Festival d’Edimbourg (1970); Tosca de Puccini à Covent
Garden (1971); La Bohème à l’Opéra de Bavière à Munich (1972); Il Trovatore de Verdi à l’Opéra
de Paris (1973) et Don Carlos au Festival de Salzbourg (1975), pour n’en citer que quelques-uns...
Mais Domingo ne veut pas uniquement et seulement être un interprète, il désire
diriger et l’occasion se présenta le 7 octobre 1973 puisqu’il s’empara de la baguette de chef d’orchestre pour La Traviata de Verdi au New York
City avec, en tête d’affiche, la séduisante Patricia Brooks (1937-1993). De 1975 à 1980, il explore d’autres œuvres musicales avec, notamment, La
Navarraise de Massenet (1975, enregistrement studio), Louise de Charpentier et Les Maîtres Chanteurs de
Nuremberg de Wagner (1976, enregistrement studio), Fedora de Giordano à Barcelone et
Werther de Massenet à Munich (1977), Les Fées de Puccini, Requiem de
Berlioz, Béatrice et Bénédict de Berlioz (enregistrements studio) et Il Giuramento de
Mercadante à Vienne (1979).
En 1980, il s’investit dans El Poeta, une création espagnole de
Federico Moreno Torroba (1891-1982). En 1981, Plácido fait une rencontre étonnante et intéressante : il publie un album « Perhaps
Love » avec la collaboration du regretté John Denver (1943-1997), l’un des plus célèbres chanteurs « folk » que ce style ait connu.
Le ténor interprète deux compositions de John : une reprise de la fantastique « Annie’s Song » parue en juin 1974, n° 1
dans de nombreux pays du monde entier et la chanson qui donne le titre à l’album, « Perhaps Love », qui fera, à nouveau, accroître la reconnaissance de
Domingo sur le plan international. Plácido apprendra, avec beaucoup d’émotion, la disparition de son ami victime d’un accident d’aviation, dans l’océan
Pacifique, avec son propre appareil qu’il testait à titre expérimental. Comme on le sait, Plácido est fidèle en amitié : il garde cette chanson précieusement à son
répertoire et il la chantera d’ailleurs en compagnie de Rolando Villazon le 27 juin 2008 lors d’un gala en plein air au Château de Schönbrunn à
Vienne.
Mais revenons dans les années 80 où l’activité artistique de Domingo ne décèlera
pas d’un cran : il revient au répertoire italien avec Norma de Bellini à New York (1981), La Rondine de
Puccini et Nabucco de Verdi (1982, enregistrements studio) puis, c’est le catalogue français qu’il revisite avec Les
Troyens d’Hector Berlioz à New York (1983).
Le 19 septembre 1985, un terrible tremblement de terre dévaste le Mexique et une partie de
la capitale est anéantie. Sa famille est durement éprouvée par la perte de son oncle, sa tante, son neveu et le plus jeune fils de ce dernier. En apprenant la triste nouvelle,
Plácido décide de mettre sa carrière entre parenthèses et prend le premier vol disponible à destination de Mexico afin de participer à la recherche de survivants.
L’année suivante, il met sur pied un concert et enregistre un album dont les bénéfices seront versés intégralement aux victimes de la catastrophe. Mais la vie continue et Plácido
reprend le cours de sa carrière avec La Chauve-souris (Die Fledermaus) de Johann Strauss fils (enregistrement studio) et Goya
de Menotti à Washington (1986), Iris de Mascagni et Tannhaeuser de Wagner (1988,
enregistrements studio). Il termine la décennie avec La femme sans ombre (Die Frau ohne Schatten) de Richard Strauss en 1989. Les années 90 commencent
avec un enregistrement studio de L’homme de la Mancha de Darion (lyrics) et Leigh (musique). 1991 est consacré à
Wagner avec Le Vaisseau Fantôme (Der fliegende Holländer, enregistrement studio) et Parsifal à
New York. L’année suivant n’est pas de tout repos avec Le Barbier de Séville de Rossini où il prend en charge la partition de
Figaro (enregistrement studio); il enchaîne à Séville avec El Gato Montés écrit par Manuel Penella en 1916 puis à Vienne avec
La Walkyrie (Die Walküre) de Wagner.
En 1993, il relâche quelque peu la pression et ne se produit qu’à New York avec
Stiffelio de Verdi. Par contre, en 1994, il met les bouchées doubles avec deux enregistrements studio (Dona Francisquita,
une zarzuela composée par Amadeo Vives et La Verveine de la Paloma, encore une zarzuela de Tomás Bretón) et des
représentations d’Il Guarany (Le Guarini), un ballet-opéra du compositeur brésilien Antônio Carlos
Gomes, à Bonn; Idomeneo de Mozart à New York et Hérodiade de Massenet à San
Francisco.
En 1995, Domingo enregistre Luisa Fernanda, une
zarzuela de Moreno Torroba et joue la version de 1881 de Simon Boccanegra de Verdi à New York. 1996 est uniquement
consacrée à l’enregistrement studio de La Tabernera del Puerto, une zarzuela créée par Pablo Sorozábal en 1936. À son agenda de 1997 figurent
la version de 1857 de Simon Boccanegra à Londres et Divinas Palabras de Garcia Abril à Madrid. En 1998, il interprète
le personnage de Jean Van Der Leyden dans Le Prophète de Meyerbeer à Vienne et il enregistre La Symphonie de
Faust (Faust Symphony) de Franz Liszt ainsi que La Dolores, une jota de Tomas
Bretón. La dernière année du XXème siècle est chargée avec quatre enregistrements studio (Le Chant de la Terre (Das Lied
von der Erde), une symphonie pour ténor et grand orchestre de Mahler, Misa Tango de Luis
Bacalov, Fidelio de Beethoven et Merlin d’Albéniz) et deux représentations : La
Dame de Pique de Tschaikowsky à New York et Margarita la Tornera, un opéra espagnol de Ruperto Chapi, à
Madrid. L’année 2000 s’ouvre sur un enregistrement studio de Gran Via La, une zarzuela composée par Federico Chueca et Joaquín
Valverde dont la version originale a été créée en 1886. Ensuite, Domingo se produit à New York dans La Veuve Joyeuse de
Lehar et à Londres dans La Battaglia di Legnano de Verdi. En 2001, le chanteur reste fidèle à ses origines en enregistrant une
nouvelle zarzuela; cette fois-ci, c’est La Revoltosa, une autre œuvre de Ruperto Chapi. En 2002, Plácido joue dans
Sly, un opéra du compositeur italien Ermanno Wolf-Ferrari, créé en 1927 à la Scala de Milan.
L’année suivante, il présente Luisa Fernanda de Torroba
Morena à Milan et incarne Raspoutine dans Nicholas et Alexandra de Deborah Drattel à Los Angeles. Il repart en
studio en 2004 pour enregistrer Tristan et Isolde de Wagner et en 2005, il joue Cyrano de Bergerac à New York.
En 2006, il ajoute à son répertoire Le Premier Empereur, une œuvre moderne
de Tan Dun qu’il interprète à New York où il revient l’année suivante avec Iphigénie en Tauride de Gluck.
En octobre 2009, il reprend à Berlin le rôle principal de Simon
Boccanegra dans un registre de baryton, se rendant compte que sa voix s’accommode mieux à cette tessiture. Il est prêt à entamer un nouveau virage dans sa carrière quand
subitement, il apprend qu’il est atteint d’un cancer du colon début 2010. Immédiatement, Plácido est hospitalisé et l’opération se déroule avec d’excellentes perspectives de
complète guérison. Le 29 juin 2010, Plácido fait déjà son grand retour avec Simon Boccanegra au Royal Opera House de Londres où le
public l’ovationne à tout rompre.
Enfin, les 3 et 4 septembre 2010, il interprète à Mantoue, en captation
« live », le rôle de Rigoletto, plus de 40 ans après avoir commencé sa carrière dans le même opéra, mais cette fois-ci dans la peau du bouffon dont la
tessiture est à nouveau cantonnée dans le registre de baryton. La prestation de Domingo est époustouflante de vérité et d’émotion surtout lors du dénouement final quand
il découvre, après une méprise, sa fille mourante à la place du Duc de Mantoue.
Voilà donc le parcours exemplaire de cet artiste hors du commun qui n’a pas fini de nous faire
vibrer. Avant de terminer cette bio, relatons brièvement ses prestations avec José Carreras et Luciano Pavarotti lors des Finales de Coupe du Monde de
Football à Rome (1990), Los Angeles (1994), Paris (1998) et Yokohama (2002). Lors de la Finale de 2006, il se produit à Berlin,
accompagné d’Anna Netrebko et de Rolando Villazón. N’oublions pas non plus les Christmas In Vienna qui
l’associèrent à Diana Ross et José Carreras pour la première édition le 29 décembre 1992. L’expérience fut renouvelée les années suivantes avec, entre autres,
Michael Bolton, Dionne Warwick, Charles Aznavour, Sarah Brightman, Patricia Kaas, Helmut
Lotti, Tony Benett et Richard Cocciante. Enfin, signalons un enregistrement des 3 Ténors chantent Noël paru en 2000.
La voix de Plácido…
« Une voix de velours dans un corps de fer »… Je ne connais pas l’auteur de cette
magnifique définition mais il a parfaitement bien choisi ses mots pour résumer le talent et la force que dégage Domingo. Durant sa carrière, le ténor a fait montre d’une
endurance remarquable et d’un physique à toutes épreuves : dans le dernier acte de La Traviata, il lui est arrivé, selon les impératifs de la mise en scène, de
chanter en portant Violetta dans ses bras et de continuer à chanter en la déposant sur son lit. Par ailleurs, il a aussi chanté « Solenne in quest’ora », dans
La Force du Destin, allongé sur le dos. Quand on étudie convenablement le répertoire de Domingo, on remarque l’étendue de ses « explorations »
musicales. D’œuvres très connues à d’autres moins populaires, il les a abordées toujours avec le même succès, le même enthousiasme et le même panache. Il a la particularité de posséder une voix
très souple dont il maîtrise parfaitement toutes les courbes tonales. Avec beaucoup de pureté et de limpidité, ses capacités vocales peuvent tout se permettre : de « Dein
ist mein ganzes herz » (« Je t’ai donné mon cœur » de l’opérette « Le Pays du Sourire ») à
« Niun mi tema » (le chant final d’ « Otello ») en passant par ses exploits Wagnériens, il identifie sa voix
à une colonne dont la mensuration serait identique au sommet, au milieu et à la base. La seule modification ou la seule variante réside en un apport de couleur circonstancié suivant le caractère
lyrique ou dramatique de l’œuvre exploitée. Très méticuleux de son travail de chant, il l’est également dans l’incarnation de son personnage. Le réalisateur Franco Zeffirelli,
qui l’a dirigé à maintes reprises (La Traviata, Cavalleria Rusticana, Pagliacci et Otello),
a déclaré à son sujet : « Il étudie si profondément les personnages qu’il y a peu de choses à lui indiquer ». En effet, Domingo apporte un soin précis à
l’humanité du rôle qu’il doit jouer. Que ce soit dans un opéra ou en concert, l’implication de Domingo est égale, il vit la situation non seulement dans la voix
mais aussi dans le geste et le regard. Je ne dirai certainement pas que Domingo est le plus grand interprète de tous les temps mais il est en tout cas le plus complet.
Comme pour l’article rédigé sur Luciano Pavarotti, deux autres parties seront
consacrées à Plácido Domingo avec quelques photos de personnages qu’il a incarnés et un choix d’enregistrements en CD et DVD.
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