Les grands opéras italiens et leurs interprètes

Dimanche 18 novembre 2007 7 18 /11 /2007 21:30
Il-Trovatore.jpg
VERDI
IL TROVATORE
SCÈNES ET AIRS
Manrico : Luciano Pavarotti
Il conte di Luna : Ingvar Wixell
Leonora : Joan Sutherland
Azucena : Marilyn Horne
Ferrando : Nicolai Ghiaurov
 
London Opera Chorus
National Philarmonic Orchestra
RICHARD BONYNGE
1. Che più t’arresti?
2. Tacea la notte
3. Vedi ! Le fosche notturne spoglie
4. Stride la vampa !
5. Tutto è deserto
6. Il balen del suo sorriso
7. Or co’ dadi
8. Squilli, echeggi
9. Di qual tetra luce… Ah sì, ben mio
10. Di quella pira
11. Siam giunti
12. D’amor sull’ ali rosee
13. Miserere
14. Ti scosta !
 
Pour aborder cette nouvelle rubrique consacrée aux grands opéras italiens, j’ai choisi de vous parler d’ « Il Trovatore » (Le Trouvère) qui est une œuvre sublime de Giuseppe Verdi dont les péripéties se déroulent au XVème siècle, sur fond de révolte contre le Roi d’Aragon, au Nord de l’Espagne.
Ce drame fut créé au Théâtre « Apollo » à Rome le 19 janvier 1853 puis joué en version originale le 23 décembre 1854 au Théâtre Italien et, ensuite, en 1857, à l’Opéra de Paris en version française.
Très populaire, cet opéra fit l’événement le 31 juillet 2007 dans le fastueux Théâtre Antique d’Orange avec notamment Roberto Alagna dans le rôle de Manrico.
Je ne vais pas m’évertuer à vous narrer le synopsis de cet opéra qui comporte quatre actes. Vous allez vous perdre dans les méandres de la rancune vengeresse d’Azucena pour sa mère, une gitane, condamnée au bûcher pour avoir jeté un sort au plus jeune des deux fils du père d’il Conte di Luna, de l’amour impossible de Leonora  pour le troubadour Manrico, fils d’Azucena et membre de la faction opposée au Roi, que Leonora entend chanter chaque nuit dans les jardins du palais, de la terrible jalousie d’il Conte de Luna, amoureux de la belle Leonora, qui dirige l’armée du Roi à Saragosse.
Ce comte diabolique qui parviendra à ses fins en capturant et condamnant Manrico et sa mère alors qu’il ignore que ce dernier est son propre frère !
Je profite de cette première page consacrée à l’opéra italien pour rendre un vibrant hommage à l’un des plus grands ténors de tous les temps décédé le 6 septembre 2007 à l’âge de 71 ans : Luciano Pavarotti. Je lui consacrerai plus tard un article en retraçant son parcours exceptionnel.
Il excelle dans l’enregistrement de ce CD, vivement recommandable, qui reprend des extraits de cet opéra pour lesquels je vais détailler les techniques d’interprétations vocales. 

TrovatoreManricoPavarotti.jpg Commençons par Luciano Pavarotti qui incarne le trouvère Manrico et se signale dans « Stride la vampa ! », « Di qual tetra luce… Ah sì, ben mio », le très célèbre air « Di quella pira » (qui fait l’objet de la vidéo), « Miserere » et « Ti Scosta ».
Stride la vampa : son apparition quoique furtive est remarquable. Bien que son timbre soit peu sollicité dans ce morceau, il est reconnaissable entre tous par sa puissance et son assurance.
Di qual tetra luce… Ah sì, ben mio : Luciano Pavarotti est étonnant d’aisance et de facilité dans cette interprétation, sa maîtrise et ses intonations vocales sont parfaites. Et pourtant, ce n’est encore qu’un pâle prélude à ce qui nous attend dans l’extrait suivant…
Di quella pira : c’est l’air le plus connu de l’opéra par sa densité musicale, par la tension qu’il dégage et par la force vocale à pouvoir le chanter. Le ténor s’en sort à merveille car il doit absolument placer sa voix devant l’emballage musical et tenir la note sans défaillir jusqu’au terme du morceau. Luciano Pavarotti nous régale de sa capacité de respiration, du dosage subtil de sa voix et de la force qu’il imprègne à celle-ci. Il est tout bonnement déconcertant et je pense sans me tromper qu’il reste inégalé à ce jour sur le plan qualitatif dans l’interprétation de cet air.

Miserere : cette fois-ci, la voix du ténor est en retrait, elle émane en fait de la cellule dans laquelle il est emprisonné; la tension est à son comble et sentant l’heure de la sentence proche, elle a une connotation propre à l’impuissance et à la résolution; il n’y a aucun échappatoire…
Ti scosta ! : c’est bientôt la fin, Manrico et sa mère Azucena se réconfortent mutuellement; la voix est emplie de tristesse et de désespoir d’autant plus qu’il découvre que sa bien-aimée Leonora est venue à lui, en se donnant la mort par empoisonnement, pour obtenir, en vain, sa libération…
Luciano Pavarotti fait preuve d’une grande maestria vocale, une grande émotion se dégage de cet ultime morceau où il nous démontre un talent hors du commun, une amplitude et une chaleur incomparables.

Rigoletto-1983.jpg Le baryton d’origine suédoise Ingvar Wixell endosse le mauvais rôle d’il Conte de Luna et intervient dans « Tutto è deserto », « Il balen del suo sorriso » et dans le chant final « Ti scosta ! »
Faisons-lui subir le même sort en décortiquant sa technique :
Tutto è deserto et Il balen del suo sorriso : comme ces deux titres se suivent dans la chronologie des extraits ici proposés, je les englobe dans cette même critique : assurément, ce comte a de la prestance avec une voix bien « achalandée », c’est-à-dire, très riche et parfaitement à l’aise dans toutes les contraintes de l’œuvre. Excellente maîtrise aussi dans le deuxième morceau où, pendant quelques instants, la voix se retrouve seule, sans orchestre. La suite est grandiose car c’est l’un des airs les plus difficiles à interpréter et Ingvar Wixell nous livre une prestation éblouissante, sans faiblesses.
Ti scosta ! : le ton est donné, il se veut implacable, sans pardon ni remords et la voix se montre à la hauteur du drame qui se joue : non seulement par les condamnations de Manrico et Azucena mais aussi et surtout par la découverte horrifiante de l’épilogue qui l’amènent au paroxysme de la douleur et de la stupéfaction !
Dans son registre, Ingvar Wixell est impeccable de bout en bout et son palmarès est éloquent puisque ses qualités vocales lui ont valu de jouer dans le rôle du funeste Scarpia dans « Tosca » de Puccini ainsi que dans « Rigoletto » et « Falstaff » de Verdi. Il a incarné également Figaro dans « Le Barbier de Séville » de Rossini, Escamillo dans « Carmen » de Bizet et Amonasro dans « Aïda » de Verdi.
Enfin, il figure aussi dans les distributions de « Simon Boccanegra » de Verdi et « Eugène Onéguine » de Tchaïkovski.
Pour terminer, épinglons son étonnante sélection en 1965 au Concours Eurovision de la Chanson où il représenta son pays natal et termina à la 10ème place.

joan-and-luciano.jpg La grande soprano australienne Joan Sutherland, qui interprète le rôle de Leonora nous comble de sa voix majestueuse dans « Che piu t’arresti ? », « Tacea la notte », « Di qual tetra luce… Ah, sì ben mio », « Di quella pira », « Siam giunti », « D’amor sull’ali rosee », « Miserere » et « Ti scosta ! ».
Comme elle intervient dans pas moins 8 des 14 airs repris ici dans ce CD, ce sera également une appréciation d’ensemble que je livrerai. La voix est bien ronde et ample avec une aisance déconcertante. Elle atteint les notes les plus hautes sans aucune difficulté et se pose, avec une parfaite liaison, sur la musique.
Spécialisée essentiellement dans les compositions dramatiques et le rôle lui convenant à merveille dans cet opéra, Joan Sutherland est tout simplement sublime.
Sa voix est un pur joyau, un ravissement pour le plus fin des connaisseurs.
Née en 1926, elle apprend beaucoup de sa mère, mezzo-soprano, et débute l’étude du chant à l’âge de 18 ans. En 1949, nantie du Premier Prix du « Sun Aria », le plus important concours d’Australie, elle met le cap sur l’Angleterre pour entrer à l’Ecole d’Opéra du « Royal College Of Music ».  Elle se fait remarquer, en 1953, dans le rôle d’Amelia dans « Un Bal masqué » de Verdi pour enchaîner ensuite avec « Aïda ». Un an plus tard, elle se marie avec le pianiste et chef d’orchestre Richard Bonynge. Elle est de plus en plus sollicitée et interprète avec succès les rôles d’Eva des « Maîtres Chanteurs de Nuremberg » de Wagner, Agathe du « Freischütz » de Weber, Desdemona d’ « Otello », Gilda de « Rigoletto », Donna Anna de « Don Giovanni » et beaucoup d’autres. Son immense talent lui vaut de chanter « Alcina » de Händel permettant ainsi la résurgence des œuvres oubliées de la période baroque et belcantiste. Sa carrière prend un virage important en 1959 dans « Lucia di Lammermoor », à Covent Garden dans une mise en scène de Franco Zefirelli, qui fait d’elle une véritable et authentique star, « La Stupenda » (« La Prodigieuse ») comme on la surnommera, un an plus tard, à la Fenice de Venise où elle se produira, à nouveau, dans le rôle d’ « Alcina ».
En 1961, elle reprend le rôle de Lucia à la Scala et au Metropolitan Opera.
Par la suite, elle incarne Violette dans « La Traviata » de Verdi, Amina dans « La sonnambula » de Bellini, Elvira dans « I Puritani » du même compositeur ainsi que Marie de « La Fille du Régiment » de Donizetti
En 1972, elle fait la gageure d’enregistrer « Turandot » de Puccini alors qu’elle ne l’a jamais interprété sur scène. Ce sera un succès sans précédent !
Fin des années 70 et durant les années 80, ses apparitions se font plus discrètes et elle met officiellement un terme à sa brillante carrière le 31 décembre 1990 lors d’une ultime représentation de « La Chauve-souris » de Johann Strauss Jr à Covent Garden, sous la direction de son fidèle époux et en compagnie de ses grands amis Luciano Pavarotti et Marilyn Horne.
Voici une vidéo regroupant Luciano Pavarotti, Joan Sutherland et Marilyn Horne dans un extrait de "Norma" sous la direction de Richard Bonynge :
 
marilyn-Horne.jpg La mezzo-soprano américaine Marilyn Horne (Azucena) apparaît dans « Stride la vampa ! » et dans le dernier chant « Ti scosta ! ».
Stride la vampa ! : la voix est plus grave mais elle affiche une telle assurance qu’elle maintient son étendue au contre-ut.
Ti scosta ! : ce morceau confirme les dispositions ci-avant; de plus, le triomphe d’Azucena devant la terrible désolation du comte est subjugué par l’ampleur et la puissance de la voix de la chanteuse.
Née en 1934, Marilyn Horne se découvre très tôt des qualités de soprano et part pour l’Allemagne à l’âge de 24 ans où elle décroche un contrat avec l’Opéra de Geselkirchen et a l’occasion d’interpréter le rôle de Minnie dans « La Fille du Far-West » de Puccini, Mimi de « La Bohème » du même compositeur et Antonia des « Contes d’Hoffmann » d’Offenbach. Mais en 1960, sa voix la tourmente et l’oblige à se concentrer beaucoup plus sur les notes les plus graves. Désormais, elle va explorer le répertoire des mezzo-sopranos avec, toutefois, la possibilité d’aller jusqu’au contre-ut quand la partition l’exige. La rencontre avec Joan Sutherland est capitale et contribue à la reconnaissance mondiale du talent de Marilyn Horne.
En 1969, l’artiste fait ses grands débuts à la Scala dans « Le Siège de Corinthe » de Rossini et c’est en 1975 qu’elle foule les planches du Metropolitan Opera dans une œuvre très peu connue, « Rinaldo » d’Haendel. Elle est à l’origine de la renaissance de l’opéra baroque. Sa voix devenue si particulière lui vaut encore de nombreux engagements, notamment dans « Tancrède » de Rossini, œuvre pour laquelle elle devient un interprète fétiche jusqu’en 1989. Cependant, tout en gardant sa volupté, sa voix se dégrade et la contraint à mettre un terme à sa carrière en 1998.

326M.jpg L’un des basses les plus célèbres d’après-guerre, le bulgare Nicolai Ghiaurov
(Ferrando, capitaine de l’armée du Roi et sous-fifre du Comte) tient une place prépondérante sur l’échiquier d’ « Il Trovatore ». En effet, c’est lui qui permet la capture d’Azucena ; dans ce CD, il est plébiscité dans quatre extraits : « Tutto è deserto », « Il balen del suo sorriso », « Or co’ dadi » et « Squilli, echeggi ».
Tutto è deserto
 : intervention brève mais ô combien pertinente de cette voix impressionnante, admirablement et profondément sombre dans les notes les plus basses.
Il balen del suo sorriso
 : deuxième duo avec le comte, une intervention toujours aussi courte mais qui nous permet toutefois de comparer les deux tessitures et de distinguer le degré qui les sépare. 
Or co’ dadi et Squilli echeggi : deux airs qui mettent enfin en valeur la voix splendide et puissante de Nicolai Ghiaurov et en évidence sa chaleur et sa générosité en taille.
Durant sa carrière, Ghiaurov (1929 – 2004) a puisé de nombreux rôles dans le catalogue de Verdi. En 1978, il épouse la mezzo-soprano italienne Mirella Freni et les deux artistes auront l’occasion de jouer ensemble plusieurs fois dans différents opéras.
C’est en 1955 que la carrière du chanteur bulgare démarre véritablement; collectionnant les premiers prix, il débute dans le rôle de Don Basilio dans « Le Barbier de Séville » de Rossini. Mais c’est quatre ans plus tard qu’il sera apprécié unanimement pour sa prestation inoubliable dans « Boris Godounov » de Moussorgski à la Scala. C’est en 1961 qu’il croise pour la première fois le chemin de sa future compagne Mirella Freni dans « Faust » de Gounod. Elle campe le rôle de Marguerite tandis que lui incarne le diable le plus terrifiant, par son incroyable voix, de toute l’histoire de l’opéra ! En 1962, à Covent Garden, il recueille des critiques élogieuses pour sa performance dans le rôle du Père Guardiano dans « La Force du Destin » de Verdi ainsi qu’à Salzbourg pour le « Requiem » de Verdi sous la direction d’Herbert Von Karajan.  C’est dans « Faust » qu’il fait de fracassants débuts aux Etats-Unis en 1963 à l’Opéra de Chicago et en 1965, c’est le public du Metropolitan Opera qui l’applaudit dans « Mefistofele » d’Arrigo Boito. Ensuite, ses apparitions se feront malheureusement plus rares ; cependant, à la fin des années 70, il enregistre « Don Quichotte » de Massenet pour la première fois en stéréo. Sa dernière représentation se déroule en 1996 dans le rôle de Sparafucile dans « Rigoletto ». Il s’éteint en 2004 à son domicile de Modène, ville natale de son épouse,  des suites d’une crise cardiaque.

Maestro-20Bonynge-20on-20Podium.jpg Afin de rendre cet article complet, je souligne l’impeccable direction d’orchestre de Richard Bonynge qui collabora à plus de 50 opéras dans leur intégralité ainsi que le Chef du chœur Terry Edwards pour son incroyable travail de précision et de coordination.
D’origine australienne, Richard Bonynge a sillonné le monde et s’est produit à de nombreuses reprises en Europe, en Amérique du Nord et du Sud et en Extrême-Orient. Il a participé également à de nombreux galas avec son épouse, la cantatrice Joan Sutherland et l’a accompagnée jusqu’à ses adieux. Dernièrement, il a dirigé, entre autres, « La Traviata » à Athènes, « Norma » et « Lucia di Larmmermoor » à la Scala, « Faust » aux Etats-Unis et « La Favorite » de Donizetti à Barcelone. En 1977, il a reçu d’Elisabeth II d’Angleterre le titre de Commandant de l’Empire Britannique et, en 1989, il a été honoré par le Gouvernement Français au grade de Commandeur National de l’Ordre des Arts et des Lettres.
Par BERNIE - Publié dans : Les grands opéras italiens et leurs interprètes - Communauté : Toutes les musiques
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