Marc Moulin, c'était d'abord une voix. Une voix incomparable qui passait très bien à la
radio... Et c'est par ce formidable moyen de diffusion que je l'ai connu, comme beaucoup. Comme je vous l'ai déjà signalé, j'écoutais (et j'écoute encore !) souvent la radio. Je changeais
fréquemment de station et je me baladais sur les ondes, de la « Première » à RTL en passant par Europe n° 1... Et, inévitablement, je découvris Marc
Moulin qui me fascina d'emblée par son style d'animation. Dans cet hommage, je vais, bien sûr, retracer son parcours à la radio mais je m'attarderai surtout sur sa discographie, de
« Placebo » à ses derniers albums, sur le prestigieux label de jazz « Blue Note », et en évoquant la formidable aventure de ce groupe qui ne
s'est jamais pris au sérieux : je veux parler, vous l'aurez deviné, de « TELEX ». Marc naît le 1er septembre 1942 à Ixelles. Ses
parents, Léo et Jeannine Moulin sont écrivains. Très jeune, il est attiré par le jazz et il entre à l'Académie de Musique d'Ixelles pour apprendre le piano.
Conjointement à son apprentissage de la musique, il suit des cours de sciences politiques et de sciences économiques. En 1961, il forme son premier trio de jazz. Deux ans plus tard, il rejoint l'
« Alex Scorier Jazz Quintet » et fait la connaissance de Philip Catherine, autre grand musicien belge de Jazz, qui deviendra son ami...
jusqu'à la mort puisqu'avant de tirer sa révérence, Marc s'occupera de la production de son plus récent album « Guitars II » paru en janvier
2008. Mais revenons au tout début des années 70 où Marc décide de voler de ses propres ailes. En 1971, il décide de créer le groupe jazz-rock
« Placebo » avec lequel il publie trois albums :
« Ball Of Eyes » en 1971,
« 1973 » paru la même année, comme on aurait pu s'en douter, et un album éponyme « Placebo » en
1974.
En 2006, le label « Blue Note » ressortira
« The Placebo Years 1971-1974 » qui permettra à la nouvelle génération de découvrir le talent de création et l'avant-gardisme de Marc Moulin
sur le plan de l'écriture musicale. Je vous propose d'écouter « Humpty Dumpty » de l'album « Ball Of Eyes » qui est un véritable
petit joyau.
Malgré toute l'énergie qu'il consacre à son nouveau projet, Marc n'oublie pas pour autant son grand copain Philip Catherine et vient apporter son concours sur son premier album « Stream » produit par Sacha Distel. Pour Catherine, Marc s'occupera également des albums suivants : « September Man » (1974), « Guitars » (1975) et supervisera « End Of August » (1982).
En 1975, Marc a envie d'être autonome et édite son tout
premier album solo : « Sam Suffy ». L'album est surprenant de bout en bout, imprégné de sons qui font penser à Miles Davis ou
Herbie Hancock; dans ce disque, Marc effectue un travail personnel époustouflant puisqu'il est le compositeur de tous les titres, il est aussi le précurseur, par
le mariage subtil du moog (synthétiseur électronique) avec des instruments tels que la trompette, la guitare et les percussions, d'une musique d'un style « cosy» que l'on
peut également assimiler à un autre style de musique qualifiée de « Lounge ». Le côté novateur de l'album vaut par la face B de l'album consacré à un seul morceau
« Tohu-Bohu » décimé en cinq parties.
En 2005, pour le 30ème anniversaire de sa création, « Blue Note » rééditera cet album qui n'a pas pris une seule ride, le son est tellement actuel que l'on croirait qu'il a été enregistré de nos jours ! En 1978, c'est la grande aventure « TELEX » qui commence avec ses deux compères Dan Lacksman et Michel Moers. Cette rencontre qui, au départ, ne devait être qu'une association furtive deviendra finalement, au fil des années, un groupe culte surtout grâce à l'humour apporté à leurs interprétations, à leurs reprises désinvoltes, surréalistes et à leur jeu de scène hors du commun (leur prestation sur « Euro-vision »... au Concours Eurovision de la Chanson en 1980 !).
La reprise de « Twist à
Saint-Tropez » de Dick Rivers et des Chats Sauvages est leur premier « pamphlet » suivi d'une autre, pas triste non plus, de
« Rock Around The Clock ». Ils s'attaquent également au tube de Plastic Bertrand, « Ça plane pour
moi ».
Mais la plus belle réussite de leur premier LP « Looking
For Saint-Tropez » est incontestablement « Moskow Diskow » dont ils réalisent une version en anglais. Ce titre viendra bafouer la suprématie
internationale de « Kraftwerk » reconnu jusqu'alors comme les pionniers et les spécialistes de la musique électronique avec leur hit
« Radioactivity » paru en 1975. Maintenant, il faudra compter avec le groupe belge qui accepte donc de représenter la Belgique au Concours Eurovision de la
Chanson en 1980. Pour ce grand événement, « TELEX » va en étonner plus d'un avec leur chanson originalement intitulée
« Euro-vision » avec des paroles désopilantes évoquant l'ambiance dans laquelle se déroule le concours ainsi que le faste débile du sacrement du pays
gagnant ! L'ironie est à son comble lorsque Dan Lacksman sort de sa poche un petit appareil photo pour immortaliser l'assistance qui ne leur prodiguera que
de timides applaudissements... Finalement, la formation termine antépénultième (17ème sur 19 d'un concours gagné par l'irlandais Johnny Logan avec
« What's Another Year »). N'empêche, le titre rencontre un joli succès en Belgique et s'il n'a pas soulevé l'enthousiasme des jurys européens lors de la
collecte des votes, les critiques musicaux reconnaissent l'esprit novateur et caricatural du groupe.
Un second album sort en 1980 nanti du morceau tant décrié par ses
détracteurs avec trois plages qui retiennent l'attention : « We Are All Getting Old » qui ouvre l'album, « Dance To The
Music », un cover de la célèbre chanson de Sly and The Family Stone, et surtout « En Route Vers De Nouvelles Aventures »
qui aura de fréquentes diffusions en radio ainsi que sa version en anglais sous le titre « My Future ».
En 1981, le trio publie « Sex » dont
les paroles sont écrites par le groupe « Sparks » mais l'album ne recueille pas le succès attendu, tout comme le 4ème, « Wonderful
World » paru en 1984 malgré le beat ravageur de « L'Amour Toujours » et le très dansant « Raised By
Snakes » qui valent que l'on s'y attarde.
En 1988, c'est sous le label Warner que sort
« Looney Tunes » dont quatre titres se dégagent nettement : « Temporary Chicken », « Spike
Jones », « Peanuts » et « Rendez-Vous dans l'Espace » (avec des sonorités et des bruitages très
perceptibles à la sauce « Jean-Michel Jarre »). Mais apparemment, le « filon » est épuisé et le public ne répond pas en masse à ce nouvel
album.
Alors, en 1989, comme c'est la mode des Remixes, le combo
paraît « Les Rythmes Automatiques » mais c'est quatre ans plus tard, en 1993, qu'ils feront un retour en grâce avec la compilation 4 CD
« Belgium One Point ».
S'ensuivent plusieurs autres albums de remixes, « I Don't Like Remixes Vol. 1 », « I Don't
Like Remixes, Original Classics 78-86 » (1998) et « I Still Don't Like Music Vol. 2 » (1999) avant un dernier album sorti en février 2006,
« How Do You Dance », comprenant deux covers : « On The Road Again » de Canned Heat et
« J'Aime La Vie » de Sandra Kim. Mais les années les plus exaltantes sur le plan musical restent encore à venir pour Marc qui
intègre en 2001 le prestigieux label de jazz « Blue Note » et ce nouveau changement de cap va lui valoir une renommée mondiale.
Avec « Top Secret », il place la barre très
haute aussi bien sur la qualité de la réalisation que des compositions. Le résultat est au « top » et il n'y a pas de « secret » : c'est tout le
potentiel de son talent qui s'exprime et qui se concrétise par la vente de 100.000 copies à travers le monde et un Disque d'Or en Belgique. Des 10 morceaux qui composent
« Top Secret », « Into The Dark » est celui qui a eu le plus de retentissement, mais
« What ? », « Organ » et « Tenor » méritent certainement le même
privilège.
Les autres titres ne sont pas à dénigrer mais auditivement, je préfère
les quatre précédents... Il faut quand même avoir quelques préférences, non ? Il est vrai que notre ami Marc est bien soutenu vocalement (la brillante Christa
Jérôme également présente sur « Entertainment » et « I Am You ») et musicalement : Bert
Joris (Trompette et Trompette Muette), Djaffar Bensetti (Trompette), Bart Maris (Fluegelhorn ou Bugle et
Trompette), Johann Vandendriessche (Sax Ténor, Sax Baryton, Flûte, Flûte Alto et Batterie), Philip
Catherine (Guitare), Paul Flush (Orgue Hammond), Ron Mael des « Sparks » (qui prête sa voix sur
« What ? ») et Marc aux Synthés, Keyboards et Rythmes. Ils méritent tous d'être cités tellement leur
performance est de qualité.
« Entertainment » paraît donc en
septembre 2004 avec sa chienne Sadie sur la pochette. Outre Bert Joris et Christa Jérôme, Marc est cette fois-ci rejoint par le
jeune percussionniste flamand Peter Schneider. Dès la sortie de ce CD, Marc fait coup double car il connaît autant de succès qu'avec le précédent, il en vend
également 100.000 exemplaires et reçoit un nouveau Disque d'Or en Belgique.
« Silver (Who Stole The Groove) »
s'impose tout de suite comme la plage « maîtresse » mais l'ensemble de l'album est aussi bon que son prédécesseur. D'autres titres sont remarquables : la seconde plage
« Preface », « Calligram », « Irony »... Très difficile encore de différencier les
morceaux afin de faire un choix judicieux ! En tout cas, ce Bert Joris est un très grand trompettiste qui nous en met plein les oreilles, sa technique est tout
simplement splendide !
Le fameux dicton « jamais deux sans trois » sera
respecté avec « I Am You » qui sort en janvier 2007. C'est à nouveau un coup de maître puisque Marc est Disque d'Or pour la
3ème fois consécutive et j'ai véritablement flashé pour « Welcome To The Club », « Music Is My Husband »,
« Ftb » ainsi que « Me & My Ego » et « Le Bruit De l'Ombre », ces deux derniers
morceaux étant enjolivés par la voix de Marc veloutée par... les volutes d'un bon Havane, déposée délicatement, avec le même talent qu'un
Gainsbourg.
Je ne pouvais m'imaginer que Marc parte aussi vite. Je ne savais pas qu'il était
malade... D'ailleurs, personne ne le savait. Comme personne ne savait qu'il était mort et enterré au moment où nous avons tous appris qu'il n'était plus de ce monde. Telle était la volonté d'un
homme sensible, généreux, humble, pas prétentieux pour un sou... Je considère qu'avec Toots Thielemans et Philip Catherine, il est un des plus grands
Jazzmen que notre petit pays ait connu...
Marc Moulin et la radio, c'est une autre grande
histoire d'amour. Il entre à la RTB en 1968 et rencontre Jacques Mercier qui, à ce moment-là, anime « Dimanche Musique » avec Stéphane
Steeman. Au début des années 70, Marc se voit confier l'animation en soirée et crée le concept de « Cap de Nuit », émission co-animée et
co-programmée par Jacques Mercier, pour laquelle il compose le générique. D'autres émissions suivent : « King Kong », « Radio
Crocodile » mais sa plus grande trouvaille sera « Radio Cité », chaque week-end, de 1978 à 1986, une radio de la RTBF qui se voulait indépendante,
diffusée sur un canal bruxellois, le canal 21, sur la fréquence FM 93.2. Instantanément, cette nouvelle radio bat les records d'audience, le public est séduit par cette fine équipe constituée de
Tania Roshenko, Ria Marten, Anne Goreux, Isabelle Watelet, Terry Focant, Ray Cokes,
Martine Matagne, Jean-Pierre Hautier (directeur actuel de « La Première »), Bert Bertrand, Marc
Francart, Guy Vanhumbeeck, Alain Neefs et Rudy Léonet (directeur actuel de « Pure FM »). Inspiré des radios
américaines, Marc révolutionne la façon de présenter, désire que l'on parle sur les intros des disques, ce qui n'était pas coutumier à l'époque. Avec ses camarades de
« TELEX », il improvise des jingles pour habiller le démarrage de chaque émission.
Marc élabore également le principe de la playlist qui reprend les chansons les
plus diffusées sur les ondes. En 1981, la RTBF crée « Bruxelles 21 » pendant la semaine qui est relayée par « Radio Cité » pour le week-end.
Du coup, une rivalité s'installe entre deux radios de la même maison. « Radio Cité » va pourtant encore tenir durant cinq années avant que Pierre
Guyaut, début 86, soit désigné pour s'occuper des programmes du week-end pour ensuite laisser le champ libre à Marc Ysaye aux commandes de « Système
21 ». Devant tous ces changements, Marc Moulin, conservateur de l'ancien schéma, jette l'éponge. De plus, Marc estimait qu'il avait tiré le maximum
de sa progéniture et avait envie de passer à autre chose...
Marc
Moulin, c'était aussi un producteur hors
pair. Outre le guitariste de jazz Philippe Catherine, c'est lui qui est à la base, avec Jacques Duvall, de l'éclosion de la jeune chanteuse Lio
au moment de la sortie de son premier tube « Banana Split » en 1979. Sa deuxième association la plus célèbre est celle d'avec Alain
Chamfort pour qui il réalise « Tendres Fièvres » en 1986 (qui contient « La Fièvre Dans Le Sang »,
« Revenir Avec Vous » et « Je Laisse Couler », titres auxquels Marc participe à l'écriture). Il récidive
avec l'album « Trouble » en 1990 (qui comprend, entre autres, « Souris Puisque C'est Grave », « Ce Ne Sera Pas
Moi », « La Femme De Ma Vie »). Marc continue pour l'album « Neuf » en 1993 avec l'emblématique
« Clara Veut La Lune » et clôt sa collaboration avec « Personne N'est Parfait » en 1997 (avec « Aucune
Différence », « Les Majorettes », « Ce N'est Que Moi »). Il travaille également aux côtés de
Julos Beaucarne, Jacques Duvall, Alec Mansion, Viktor Lazlo et du groupe belge The Bowling Balls qui connut la
gloire de 1979 à 1983.
Marc Moulin, c'est un aussi un amoureux des mots. En septembre 1997, il publie chez Labor « La surenchère... ou l'horreur
médiatique » où il dresse un constat pertinent sur l'impact des médias dans notre société et la manière dont nous les utilisons. Le style de l'écriture est bien évidemment teinté
d'humour mais amène inévitablement à une réflexion sincère et sérieuse sur les répercussions engendrées. Durant 10 ans, il étalera ses « humoeurs », des chroniques personnelles
hebdomadaires, dans les colonnes du magazine Télémoustique avec une dérision qui lui est propre. À la radio, il conçoit et co-anime l'émission « Le Jeu des
Dictionnaires », avec son ami Jacques Mercier, qui deviendra télévisuelle ainsi que « La Semaine Infernale » sur « La
Première ». Il s'est également frotté au théâtre en écrivant 4 pièces qui ont été montées au Théâtre de la Toison d'Or à Ixelles et au Théâtre Le Public à Saint-Josse.
Comme si son temps était déjà malheureusement compté, paraît en début d'année 2007 « Les neuf vies de Marc Moulin », une biographie concoctée par Thierry
Coljon chez Luc Pire. Chouette, Marc n'en est qu'à sa deuxième alors...
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